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Knock on Wood

FRANCE : en relisant Braudel

26 Janvier 2010 , Rédigé par Ipsus Publié dans #Dans L'AIR DU TEMPS

Comme ce texte date de 1985,on ne pourra pas dire qu'il manque de recul,par rapport à l'actualité ou l'air du temps.
Comme Braudel revisita la France en 3 tomes,cet interview au journal Le Monde,résume bien l'essentiel.
En fin d'article,on trouvera d'autres pistes de réflexion.

http://www.hansen-love.com/ext/http://luette.free.fr/spip/spip.php?article121
braudel 1

Je crois que le thème de l’identité française s’impose à tout le monde, qu’on soit de gauche, de droite ou du centre, de l’extrême gauche ou de l’extrême droite.
C’est un problème qui se pose à tous les Français.
D’ailleurs, à chaque instant, la France vivante se retourne vers l’histoire et vers son passé pour avoir des renseignements sur elle-même.
Renseignements qu’elle accepte ou qu’elle n’accepte pas, qu’elle transforme ou auxquels elle se résigne.
Mais, enfin, c’est une interrogation pour tout le monde.

II ne s’agit donc pas d’une identité de la France qui puisse être opposée à la droite ou à la gauche.
Pour un historien, il y a une identité de la France à rechercher avec les erreurs et les succès possibles, mais en dehors de toute position politique partisane.
Je ne veux pas qu’on s’amuse avec l’identité.

braudel-3.jpg

Vous me demandez s’il est possible d’en donner une définition. Oui, à condition qu’elle laisse place à toutes les interprétations, à toutes les interventions.
Pour moi, l’identité de la France est incompréhensible si on ne la replace pas dans la suite des événements de son passé, car le passé intervient dans le présent, le "brûle".

C’est justement cet accord du temps présent avec le temps passé qui représenterait pour moi l’identité parfaite, laquelle n’existe pas.
 Le passé, c’est une série d’expériences, de réalités bien antérieures à vous et moi, mais qui existeront encore dans dix, vingt, trente ans ou même beaucoup plus tard.
Le problème pratique de l’identité dans la vie actuelle, c’est donc l’accord ou le désaccord avec des réalités profondes, le fait d’être attentif, ou pas, à ces réalités profondes et d’avoir ou non une politique qui en tient compte, essaie de modifier ce qui est modifiable, de conserver ce qui doit l’être.
C’est une réflexion attentive sur ce qui existe au préalable. Construire l’identité française au gré des fantasmes, des opinions politiques, ça je suis tout à fait contre.

braudel--ph.jpgLe premier point important, décisif, c’est l’unité de la France.
 Comme on dit au temps de la Révolution, la République est "une et indivisible".
Et on devrait dire : la France une et indivisible.
Or, de plus en plus, on dit, en contradiction avec cette constatation profonde : la France est divisible.
C’est un jeu de mots, mais qui me semble dangereux.
Parce que la France, ce sont des France différentes qui ont été cousues ensemble.
Michelet disait : c’est la France française, c’est-à-dire la France autour de Paris, qui a fini par s’imposer aux différentes France qui, aujourd’hui, constituent l’espace de l’Hexagone.

La France a dépensé le meilleur de ses forces vives à se constituer comme une unité ; elle est en cela comparable à toutes les autres nations du monde.
L’oeuvre de la royauté française est une oeuvre de longue haleine pour incorporer à la France des provinces qui pouvaient pencher de notre côté mais avaient aussi des raisons de ne pas désirer être incorporées au royaume.
Même la Lorraine en 1766 n’est pas contente de devenir française. Et que dire alors des pays de la France méridionale : ils ont été amenés dans le giron français par la force et ensuite par l’habitude.

II y a donc dans l’identité de la France ce besoin de concentration, de centralisation, contre lequel il est dangereux d’agir.
Ce qui vous suggère que je ne vois pas la décentralisation d’un oeil tout à fait favorable.
Je ne la crois d’ailleurs pas facile.
Je crois que le pouvoir central est tel que, à chaque instant, il peut ramener les régions qui seraient trop égoïstes, trop soucieuses d’elles-mêmes, dans le sens de l’intérêt général. Mais c’est un gros problème.

La seconde chose que je peux vous indiquer, c’est que, dans sa vie économique, de façon curieuse, depuis la première modernité, la France n’a pas su réaliser sa prospérité économique d’ensemble.
Elle est toujours en retard, pour son industrialisation, son commerce.
Cela pose un problème d’ordre général.
Et d’actualité, si cette tendance est toujours valable.
 Comme si, quel que soit le gouvernement, la France était rétive à une direction d’ordre étatique.

Or la seule raison que je vois qui soit une raison permanente est que l’encadrement capitaliste de la France a toujours été mauvais. Je ne fais pas l’éloge du capitalisme.
Mais la France n’a jamais eu les hommes d’affaires qui auraient pu l’entraîner.
Il y a un équipement au sommet, au point de vue capitaliste, qui ne me semble pas parfait.
 Nous ne sommes pas en Hollande, en Allemagne, aux Etats-Unis, au Japon.
Le capitalisme est avant tout, pour moi, une superstructure et cette superstructure ne réussit pas à discipliner le pays jusqu’à sa base.
Tant mieux peut-être ou tant pis, je n’en sais rien.
Mais l’inadéquation de la France à la vie économique du monde est un des traits de son identité.

Dernier trait : la France ne réussit pas au point de vue économique ; elle réussit au point de vue politique de façon limitée parce qu’elle triomphe, précisément, dans ses propres limites.
 Toutes ses sorties en dehors de l’Hexagone se sont terminées de façon malheureuse, mais il y a un triomphe permanent de la vie française, qui est un triomphe culturel, un rayonnement de civilisation.

identite_nationale.jpgL’identité de la France, c’est ce rayonnement plus ou moins brillant, plus ou moins justifié.
 Et ce rayonnement émane toujours de Paris.
Il y a aussi une centralisation très ancienne de la culture française. Bien sûr, il existe bien d’autres conditions :
triomphe de la langue française, des habitudes françaises, des modes françaises, et, aussi, la présence, dans ce carrefour que la France est en Europe, d’un nombre considérable d’étrangers.
Il n’y a pas de civilisation française sans l’accession des étrangers ; c’est comme ça.

Le gros problème dans le monde actuel est de savoir comment la société française réussira ou non à accepter ces tendances et à les défendre si nécessaire ; si vous n’avez pas, par exemple, une politique de rayonnement à l’égard de l’Europe et du monde entier, tant pis pour la culture française.

La langue française est exceptionnellement importante.
La France, c’est la langue française.
Dans la mesure où elle n’est plus prééminente, comme ce fut le cas aux XVIIIe et XIXe siècles, nous sommes dans une crise de la culture française.
Avons-nous les moyens de remonter la pente ?
 Je n’en suis pas sûr, mais j’ai quelque espoir.
 L’empire colonial que nous avons perdu est resté fidèle à la langue française.
C’est vrai aussi des pays de l’Est, de l’Amérique latine.

L’identité française relève-t-elle de nos fantasmes collectifs ?
Il y a des fantasmes et il y a autre chose.
 Si j’ai raison dans ma vision de l’identité française, quels que soient nos pensées, nos fantasmes, il y a une réalité sous-jacente de la culture, de la politique de la société française.
 J’en suis sûr.
 Cette réalité rayonnera ou ne rayonnera pas, mais elle est.
Pour aller plus loin, je vous dirai que la France a devant elle des tâches qu’elle devrait considérer avec attention, avec enthousiasme.
Elle est devenue toute petite, non parce que son génie s’est restreint, mais en raison de la vitesse des transports d’aujourd’hui.
 Dans la mesure où, devenue toute petite, elle cherche à s’étendre, à agripper les régions voisines, elle a un devoir : faire l’Europe.

Elle s’y emploie, mais l’Europe s’est accomplie à un niveau beaucoup trop haut.
Ce qui compte, c’est de faire l’Europe des peuples et non pas celle des patries, des gouvernements ou des affaires.
Et ce ne sera possible que par la générosité et la fraternité.

Cet entretien, publié dans les colonnes du Monde les 24-25 mars 1985, a été réalisé par Michel Kajman

iddddddddddddd.jpghttp://editions.scienceshumaines.com/identite-s--l-individu-2c-le-groupe-2c-la-societe_fr-352.htm


Commentaire critique :
 http://www.sceren.fr/revuedees/notelecture/200512-02.htm

Dans l’introduction, Jean-Claude Ruano-Borbalan rappelle que « l’identité n’est plus considérée par les chercheurs comme une substance, un attribut immuable de l’individu ou des collectivités.
Tous rappellent avec insistance que l’estime et l’image de soi, les identités communautaires ou politiques s’élaborent, se construisent et s’actualisent sans cesse dans les interactions entre les individus, les groupes et leurs idéologies 
».
Les sociétés contemporaines se caractérisent par une multitude de groupes d’appartenance réels ou symboliques dans lesquels se reconnaissent les individus.
Il en résulte « des stratégies identitaires » par lesquelles le sujet tend à défendre son existence et sa visibilité sociale, son intégration au groupe en même temps qu’il se valorise et cherche sa cohérence.


La première partie de l’ouvrage s’intéresse à l’individu selon trois axes :

– les fondements de l’identité personnelle ;
– l’identité personnelle et les normes sociales ;
– l’identité et la construction de soi.
André Rauch s’intéresse au renversement du rôle et du statut des hommes dans la société suite aux progrès accomplis pour l’égalité des sexes ; il montre que ces progrès ont conduit à des changements dans les rôles sociaux et dans les savoir-faire amoureux.
David Le Breton s’intéresse, quant à lui, à la transformation du sens des tatouages et des piercings.
Marquant l’adhésion à un groupe social bien défini, découlant de rites de passage dans les sociétés traditionnelles, ils tendent à devenir l’expression de démarches individuelles et du choix de chacun.


La deuxième partie est consacrée aux liens entre l’individu et le groupe. Le chapitre sur les cadres de l’appartenance s’intéresse aux classes sociales : un entretien avec Louis Chauvel rappelle que la construction objective de la classe ouvrière a été un processus séculaire et remarque que si les inégalités sociales existent longtemps avant d’être objectivées pour fonder une identité collective, cette identité subsiste bien après que les conditions de départ se sont transformées.
Ainsi, dans les années 1970, on ne cessait d’invoquer la lutte des classes, alors que la croissance favorisait la moyennisation de la société française, et aujourd’hui, alors que les inégalités s’accroissent, on ne cesse de nier l’existence des classes.
Un entretien avec Claude Dubar analyse la construction des identités professionnelles.
Autrefois produites collectivement, elles tendent désormais à être bricolées par les individus en fonction de leurs trajectoires personnelles.
Le chapitre sur les sociabilités primaires comporte, entre autres, un entretien avec Martine Segalen qui s’intéresse à l’héritage familial.
La famille actuelle ne transmet pas seulement un statut et un patrimoine, elle transmet surtout une mémoire et une culture familiale dans lesquelles chacun puise à sa guise, en y privilégiant les liens affectifs et une vision assez rose de la famille.
Alors qu’autrefois la transmission était majoritairement masculine (nom, patrimoine, autorité), les femmes, depuis leur émancipation, y jouent un rôle très fort (soutien de leurs filles quand elles commencent à travailler ou deviennent mères).
Dans le chapitre sur les logiques communautaires, un article porte sur « l’identité juive au miroir de l’histoire » et un autre est consacré à « la passion partisane » dans le football.


La troisième partie élargit le propos à la société et comporte trois chapitres. Dans le chapitre « Cultures et identités », Bernard Formoso rend compte des débats sur l’ethnicité, entre conception essentialiste (l’ethnie se définissant par des critères stables sur un socle culturel immuable) et conception instrumentale (l’ethnie est faite de constructions opportunistes basées sur un choix raisonné au service de la quête d’avantages économiques et politiques).
Jean-Claude Ruano-Borbalan insiste sur le fait que si les valeurs de tolérance et de rationalité se développent dans les pays riches, les valeurs traditionnelles résistent dans les pays pauvres, et rappelle que le processus de création des identités culturelles est permanent.
Le deuxième chapitre s’intéresse à la nation comme cadre identitaire.
On y trouve plusieurs articles intéressants, sur la fabrication culturelle des identités nationales en Europe, sur le rôle des immigrés dans la construction de l’État-nation en France (Gérard Noiriel montre que la dialectique exclusion/inclusion s’est déplacée à la fin du XIXe siècle de l’opposition classes laborieuses/élites à celle entre étrangers et nationaux), sur les fondements de l’identité américaine
et sur « la laïcité face aux affirmations identitaires ».
Un entretien avec Michel Wieviorka s’intéresse à la question de la place prise par les identités culturelles au sein de l’espace public.

Depuis la fin des années 1980, les nouvelles identités issues de l’immigration prennent chez de nombreux jeunes un caractère religieux ou ethnique et on commence alors à se demander ce qu’il faut faire des différences culturelles, les réponses variant de l’assimilationnisme pur et simple au communautarisme.
Le dernier chapitre pose des questions relatives aux conflits et stratégies identitaires et s’intéresse, en particulier, au cas yougoslave et aux sources de l’identité chinoise.

De façon permanente depuis une vingtaine d’années, l’espace politique des démocraties est hanté par les discours identitaires.
La notion d’identité couplée à celle de culture a remporté un énorme succès scientifique et médiatique.
Pourtant leur usage contemporain est ambigu.
 On tend parfois à oublier que l’identité et la culture ne sont ni des traditions ni des mentalités, mais des représentations construites historiquement.

L’intérêt de cet ouvrage est, à partir d’exemples variés, de permettre de faire le point sur ces questions.
On y trouve en outre des « points de repère » qui en trois pages font une synthèse sur un sujet, comme pouvoir, identité et rôles masculins, la jeunesse ou encore croyances et religion.
Les articles sont courts (sept à huit pages) et des entretiens ponctuent le propos.
Un court lexique, une bibliographie organisée et des index complètent l’ouvrage.



Tribalat Rep Islam
http://www.knock-on-wood.net/article-islam-de-france-ou-en-france--43366671.html

renaaaaaaaaaa.jpg
http://www.knock-on-wood.net/article-renaissance-et-mondialisation-37321108.html


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