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Knock on Wood

Croyances , Convictions et Media-Consommateur

8 Avril 2007 , Rédigé par Ipsus Publié dans #Dans L'AIR DU TEMPS

Ce matin, Denis Muzet repassait sur I.TV pour commenter son dernier livre

Président de l'Observatoire du Débat public et directeur général de l'institut Médiascopie, Denis Muzet vient de faire paraître un livre, La croyance et la conviction, où il met en évidence le «réenchantement de la politique» et les nouvelles postures adoptées par les candidats face à des citoyens toujours plus consommateurs de médias.

A côté d'un Sarkozy qui utilise la parole comme une arme et une Ségolène Royal «coach» de l'opinion, il livre également sa thèse sur la place des «utopistes» et de François Bayrou dans cette campagne.

  Denis Muzet, né en 1951, est un sociologue français spécialisé en sociologie des médias et du politique. 

 http://fr.wikipedia.org/wiki/Denis_Muzet 

 Dans son ouvrage La Mal Info , Denis Muzet aborde l'information comme un bien de consommation, et non sous l'angle de la production journalistique.

Il a défini le terme de médiaconsommateur pour décrire le public des médias d'information.

Selon son éditeur, « il montre comment l'individu cherche aujourd'hui à s'informer, moins pour comprendre le monde que pour calmer une peur permanente, dans un environnement qu'il perçoit de plus en plus anxiogène.

A l'heure des médias omniprésents et de l'info en continu, le " médiaconsommateur " absorbe les nouvelles partout et tout le temps, au plus vite et au plus simple. » Denis Muzet estime ainsi que, après la malbouffe, la France serait entrée dans l'ère de la « mal info ».

Dans son ouvrage La Croyance et la Conviction , Denis Muzet explore la détérioration du lien entre les dirigeants et les citoyens au cours du dernier quart de siècle et analyse comment ce lien est en train de se renouer à l'approche de l'élection présidentielle de 2007, sur la base de "postures de parole" qui font appel à la foi et aux symboles plutôt qu'à la conviction argumentative.

Il propose ainsi une typologie, fondée sur l'analyse du discours et sur sa réception, mesurée au travers de "médiascopies", distinguant :

- les "gouvernants" (Jean-Louis Borloo et Dominique de Villepin),

-  les "utopistes" (José Bové et Marine Le Pen)

- les "acteurs globaux" (Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal).

Il a été un des premiers spécialistes des médias à s'intéresser au phénomène de la « peopolisation du politique » en France.

Dans une interview publiée dans le quotidien Libération, le 5 septembre 2006, il décrit le phénomène comme une communication qui délivre un sens sans que le « médiaconsommateur » ait besoin de lire ou de comprendre, « un signe de la détérioration du lien démocratique ».

Extrait du livre

La politique, c’est la relation

Dimanche 26 novembre 2006. Ségolène Royal, salle de la Mutualité à Paris, devant les cadres dirigeants du Parti socialiste, prononce son discours d’investiture de candidate à l’élection présidentielle, un événement relayé en direct par les télévisions d’information.

Un véritable “sacre”, pour reprendre la formule favorite que la presse a trouvée pour désigner celle qui n’est pas encore présidente mais qui, déjà, est reine. Heureuse d’être là, mais manifestement émue, d’une voix claire et assurée, elle lance : “vous m’avez donné de la force !”. Puis, s’adressant aux socialistes, à la gauche, et au-delà d’elle à tous les Français, elle les invite à l’aider à “tracer le chemin” et à “gravir la montagne”. Se voulant rassurante, comme une mère à l’égard de ses enfants – en témoigne un “n’ayons pas peur !” – elle délivre des paroles d’amour et d’harmonie : “aidons-nous les uns les autres à servir la France  !”.

 La parabole abonde, la foi déborde. De star pour couvertures papier glacé des magazines people, la “dame blanche” s’est soudainement muée en Sainte. Le Politique est entré dans le Religieux. Il est devenu, que dis-je, il est redevenu une affaire de croyance.

Jeudi 30 novembre. La presse quotidienne régionale publie un bref entretien avec Nicolas Sarkozy, intitulé “pourquoi je suis candidat”.

Le président de l’UMP doit s’exprimer le soir à la télévision, mais déjà il annonce : “j’ai l’ambition de créer une nouvelle relation avec les Français qui repose sur deux mots : confiance et respect, confiance en la parole donnée et respect de chaque Français pris individuellement.”

 Et quand on lui demande quel contenu il compte donner à cette nouvelle relation, il explique : “faire de la France le pays où « tout peut devenir possible ». Et cela pour tout le monde, mais d’abord pour ceux qui ont connu des épreuves, se sentent fragiles ou qui pensent que « rien n’est jamais pour eux »”.

C’est ainsi. Nicolas Sarkozy a choisi, plutôt que de parler programme, de placer son engagement de candidat sur le terrain de la relation avec les Français, s’adressant non pas aux classes moyennes, à la jeunesse, aux salariés ou à toute autre catégorie sociale, mais à une catégorie psychologique : ceux qui souffrent ou qui ont souffert, ceux qui se sentent faibles ou qui se sentent exclus, autant dire 99,9 pour cent de la population…

Pour une rupture, c’en est une ! Le premier flic de France, plaçant ses pas dans le sillage de sa concurrente socialiste, se met à parler comme un psy !

La politique désormais, ce n’est plus le contenu, c’est la relation.

Avant de dire, éventuellement, ce qu’on va faire, il faut dire ce qu’on va être.

Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy ne sont pas les seuls à opérer de la sorte. Ils sont les têtes de pont d’un mouvement beaucoup plus large qui touche l’ensemble de l’offre politique.

S’opère sous nos yeux en ce moment une mutation dans la façon dont nos dirigeants, ou ceux qui aspirent à l’être, parlent et s’expriment, mutation qui affecte la démocratie en son cœur.

Et, après des décennies d’exercice d’une méfiance exacerbée et quasi maladive des Français vis-à-vis de leurs responsables, voici que nos compatriotes, à l’occasion d’une campagne électorale majeure, se mettent petit à petit à les réentendre. Nous voudrions regarder et comprendre ce processus nouveau et décisif. Nous voudrions décrire cette mutation profonde qu’est en train de vivre notre vie politique, et notre vie publique tout court.

On retrouve une autre interview ,en début d’année ( voir video ) :

http://www.marianne2007.info/Denis-Muzet-C-est-le-regne-de-l-image-et-de-la-symbolique-video-marianne2007-info-_a596.html

« Ca fait 25 ans qu'on mesure les réactions des téléspectateurs aux émissions politiques à travers des médiascopie où on recueille leur réaction seconde par seconde sur une échelle « d'accord pas d'accord ». (...)

Or on constate un phénomène général de perte de souvenir de ce que disent les politiques à la télé quand on interroge les spectateurs, ils se souviennent de plus grand chose. Et ce phénomène s'est amplifié ces trois ou quatre dernières années.

C'est-à-dire que le contenu de ce que disent les hommes politiques est de moins en moins assimilé.

La communication est en train de passer du texte à l'image. C'est-à-dire que le discours hypothético-déductif, argumentatif classique, « à la Jospin », c'est fini. Aujourd'hui les politiques communiquent par des symboles, par des images, par des gestes forts. C'est le règne de l'image et de l'acte symbolique.

C'est une évolution tout à fait radicale et qui est liée au fait que le temps d'expression du politique s'est considérablement raccourci.

On a huit secondes. Qui est lié à la montée de la presse people et des médias audiovisuels de manière générale.

Dans ce contexte-là, il y a un regain d'intérêt pour la politique mais qui se fait moins sous l'angle de la conviction que sous l'angle de la croyance en des symboles, en des images, en des icônes que sont nos héros, Sainte Ségolène et Saint Nicolas.

Il y a un retour de l'intérêt, et peut-être de l'adhésion, des Français à la politique, et ça c'est tout à fait nouveau.

Il se fait d'une part parce qu'il y a un renouvellement de l'offre à travers des personnes qui apparaissent comme neuf, Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy,

et à travers ce registre de la croyance qui s'opère sur des symboles, sur des icônes.

C'est tout à fait intéressant parce que l'offre politique, au fond, se partage aujourd'hui entre, d'une part, des personnalités très gestionnaires, très pragmatiques qui agissent, qui ont les mains dans le cambouis, qui règlent la machine économique comme Villepin et d'autres, qui ne font pas rêver, au fond.

Et puis des personnages qui donnent à rêver. Il y a ceux qui font totalement rêver, dont on se nourrit, pour qui on nourrit un espoir sans doute un peu utopique, ce sont les utopistes : Le Pen à l'extrême droite et Bové à la gauche de la gauche.

Mais aujourd'hui il faut à la fois faire rêver, donner, ouvrir un horizon prometteur, donner envie de croire, créer du désir,

et en même temps apparaître capable de transformer réellement les choses.

C'est ce que parviennent à faire ceux que j'appelle les « acteurs globaux ». en l'occurrence, ce ne sont pas les seuls, mais ceux dont on parle beaucoup en ce moment, c'est Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy.

Ils ont ces deux-là deux manières qui leur sont propres et qui sont bien différentes de recréer de la conviction à travers surtout de la croyance.
Nicolas Sarkozy tient une parole de combat.

Ca tient aux postures de parole. La façon dont il s'exprime, y compris par le corps, par l'image. Sarkozy est un combattant. D'abord, c'est le premier flic de France, qui est tout à fait à l'aise dans son rôle de faire reculer la peur dans le pays assiégé par les forces du mal qui sont les forces de l'extérieur. Ce qu'il fait très bien, c'est qu'il attaque. Il est un boxeur, il est un combattant. Il a tué (Tarik) Ramadan et, successivement, Le Pen, les deux dragons des extrêmismes, à la télévision en novembre 2003. Et c'est quelqu'un pour lequel la parole est une arme. Les mots sont des mots durs, généralement forts, qui désignent la réalité des choses. Il n'hésite pas à prendre les choses à bras le corps, à monter au créneau, monter au combat. Et il tient une parole de combattant et créé le sentiment chez les Français qu'il les protège, et qu'il va leur permettre de franchir les turbulences de cette France mondialisée.

Dans le cas de Ségolène Royal, c'est une tout autre posture.

Elle tient une parole de coach.

Elle emploie d'ailleurs le vocabulaire des ressources humaines. Elle est une psy, elle propose d'accompagner les Français, elle leur dit des mots positifs : talents, fierté, tirer vers le haut… Elle leur dit : « Vous avez en vous les forces qui vous permettent de réussir et je ne suis au fond que quelqu'un qui va vous accompagner, vous aider à accoucher de vos qualités, de vos atouts, de vos énergies positives. » Donc ce sont deux postures de parole extrêmement différentes.

Ce qui est intéressant, c'est que ce sont deux postures de bases et elles sont en train d'évoluer.

Nicolas Sarkozy au congrès d'investiture de l'UMP au mois de janvier a dit « j'ai changé ».

Et effectivement, il a fait référence au moine de Tibérine. Il a paru ébranlé par les grands enjeux de ce monde et il a tenu des propos qui empruntent à la religion et surtout à la psychologie : « j'ai souffert », « j'ai connu des épreuves », et donc « je me suis rapproché des Français et je peux parler au nom des français et défendre les victimes. » Et ce que Sarkozy essaie de faire depuis c'est d'incarner un personnage serin, zen, loin de l'agitation qu'on lui prêtait. Il est dans la « rupture tranquille » dit-il. Donc, il est cool et il veut tenir une promesse d'harmonie pour dire aux Français, pour dire à tous les Français, « je peux vous rassembler, vous représenter et vous pouvez me faire confiance. »

Ségolène Royal, elle a un autre problème, c'est qu'elle a toujours paru comme très zen, très sereine, tenant cette promesse d'harmonie et aujourd'hui elle a besoin, dans cette phase de la campagne de se dynamiser un peu.

Elle va devoir devenir un peu plus punchy, un peu plus dynamique sans tomber dans l'agressivité. Donc ce qui est en train de se négocier dans la manière d'être et de s'inscrire dans l'espace médiatique à travers des interventions, à travers des images, à travers la scénographie, la dramaturgie qui est mise en œuvre au fil de l'actualité, c'est au fond les forces et les faiblesses de ces deux héros qui incarnent l'offre politique principale aujourd'hui.

Les Français ne se retrouvent pas tous dans les « acteurs globaux », Royal et Sarkozy, dont on parle beaucoup.

 Les « utopistes » auront leur présence dans ce scrutin

et c'est aussi bien Bové, s'il se présente, que Jean-Marie Le Pen, qu'Arlette Laguiller ou Philippe de Villiers à l'extrême droite.

Ca participe du désir du citoyen de prendre position et dire « stop, je ne me retrouve pas dans l'offre politique des gouvernants mais néanmoins je veux affirmer un point de vue pour dire mon rejet de cette société inégalitaire ou dire mon mécontentement vis-à-vis de la façon dont on fait de la politique aujourd'hui ».

Les Français sont rentrés en mutinerie permanente, et certains d'entre eux n'ont de cesse que de vouloir renvoyer à la mer les capitaines, qu'ils soient de droite ou de gauche, successivement, et donc en votant pour des candidats marginaux, c'est la beauté du geste, on choisit un idéal parce qu'on sait qu'il ne se concrétisera pas à travers une prise de pouvoir.

François Bayrou pour l'instant, son offre politique n'est pas clairement visible. On va voir dans les semaines qui viennent ce qu'il dira de son projet. Pour l'instant, il incarne aux yeux des gens le rejet de l'establishment politico-médiatque, le rejet des élites qu'il ne cesse de pourfendre.

 Et de ce point de vue, sur ce discours, il rejoint, en plus soft évidemment, des choses qu'on entend beaucoup depuis des années qui étaient portées par Jean-Marie Le Pen. Et les Français se retrouvent dans ce « Thierry la Fronde » qui veut mettre par terre le système et qui dit, à travers ça, je suis un homme libre. »

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Depuis ce dernier passage,publié dans Marianne le Mercredi 24 Janvier 2007, il s'est passé pas mal de choses depuis, dans les attitudes et le vocabulaire des uns et des autres....

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