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Knock on Wood

L'affaire Dreyfus : la Justice contre la raison d'Etat

17 Juin 2006 , Rédigé par Ipsus Publié dans #JURIDIQUE , Fiscal & Partenariats

Histoire   

 

Cérémonie officielle à l'Ecole Militaire


Le mercredi 12 juin 2006 Jacques Chirac a rendu à l'Ecole militaire à Paris l'hommage de la Nation à Alfred Dreyfus. Cette cérémonie nationale a été organisée cent ans jour pour jour après la réhabilitation, le 12 juillet 1906, de l'officier juif alsacien, injustement accusé de trahison au profit de l'Allemagne.
La cérémonie s'est déroulée dans la cour de l'Ecole militaire, à Paris, sur les lieux mêmes où le capitaine avait été publiquement dégradé en 1895. Sous un soleil brûlant, des détachements des trois armes ont rendu les honneurs dans la cour pavoisée de drapeaux tricolores.

Le combat contre "l'injustice, l'intolérance" reste d'actualité, a déclaré le chef de l'Etat "La tragédie du capitaine Dreyfus (...) continue à résonner fortement dans nos coeurs. Après avoir divisé le pays, elle a contribué à fortifier la République".
"La réhabilitation de Dreyfus, c'est la victoire de la République. C'est la victoire de l'unité de la France", a déclaré Jacques Chirac en présence des descendants d'Alfred Dreyfus, de ceux d'Emile Zola et de Georges Clemenceau.
"L'affaire aurait pu porter un coup mortel à la République: au lieu de cela, non seulement elle a surmonté la crise, mais elle en est sortie plus forte. Plus assurée de sa légitimité et de ses valeurs", a affirmé M. Chirac.
Mais, pour le président de la République, ce combat n'est pas fini. "Le refus du racisme et de l'antisémitisme, la défense des droits de l'Homme, la primauté de la justice : toutes ces valeurs font aujourd'hui partie de notre héritage. Elles peuvent nous sembler acquises, mais il nous faut être toujours vigilants: le combat contre les forces obscures, l'injustice, l'intolérance et la haine n'est jamais définitivement gagné".

En décidant d'organiser cet hommage national, M. Chirac a écarté un transfert de la dépouille d'Alfred Dreyfus au Panthéon, une idée controversée. Charles Dreyfus (un petit-fils du capitaine âgé de 79 ans) a toutefois estimé que "sa place à côté d'Emile Zola (qui repose au Panthéon) aurait été tout à fait normale".

En début de cérémonie, un élève de Polytechnique (Alfred Dreyfus était polytechnicien) a lu un extrait d'une lettre envoyée par le prisonnier de l'île du Diable avant que Guy Canivet, Premier président de la Cour de Cassation, ne lise à son tour un extrait des attendus de l'arrêt de la Cour réhabilitant l'officier.
Plusieurs membres du gouvernement, dont le Premier ministre Dominique de Villepin et la ministre de la Défense Michèle Alliot-Marie, de hauts responsables militaires, le président de l'Assemblée nationale Jean-Louis Debré, Mme Simone Veil, le maire de Paris Bertrand Delanoë, ont assisté à la cérémonie.

Voir dossier complet et historique :

http://judaisme.sdv.fr/perso/dreyfus/affaire.htm

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L'afaire Dreyfus relue comme une victoire

de la justice  contre la raison d'Etat

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. Dreyfus, quatorze ans d'armée, cinq ans de bagne, douze ans de bataille judiciaire et un siècle de mémoire collective.

   « L'affaire Dreyfus est un miroir dont la fidélité est terrible et qui nous restitue nos traits éternels : les nobles et les pires », résumait François Mauriac.

  L'histoire commence un soir de septembre 1894. Marie Bastian, une femme de ménage de l'ambassade d'Allemagne qui travaille pour les services du contre-espionnage militaire, récupère dans une poubelle un bordereau énumérant des documents secrets qui semblent provenir de l'état-major français. L'enquête s'oriente aussitôt en direction des officiers récemment brevetés, stagiaires à l'état-major. Dès le 6 octobre, Alfred Dreyfus est pointé comme le coupable idéal. Le 15, il est arrêté.

  « L'affaire » qui commence ce jour-là ne se terminera pas cinq ans plus tard avec la grâce de Dreyfus, mais douze ans après avec sa réhabilitation par la Cour de cassation qui annihilera le jugement du conseil de guerre. C'est ce triomphe du droit que célébrera lundi la Cour par un grand colloque.

  Dreyfus, officier d'artillerie, a trente-cinq ans quand sa vie bascule. Polytechnicien, officier d'élite, il a le regard bleu et l'allure raide. Rien dans la jeunesse de ce jeune homme d'origine juive issu d'une famille aisée d'industriels alsaciens ne le prédestinait à ce destin tragique. Il est dans la norme, mais pas dans celle de l'armée. Il est juif - il n'y en a presque pas dans l'armée -, il n'est pas fils de militaire et il intègre trop jeune un état-major qui s'arqueboute sur ses derniers privilèges. Cependant, il croit encore fermement en la rénovation de l'armée, le jeune Dreyfus, en l'idéal républicain aussi - originaire d'Alsace, à l'époque rattachée à l'Allemagne, il a choisi la nationalité française.

  Quand il marche ce matin du 15 octobre 1894 vers l'école militaire, il est confiant. Il pense y subir une inspection de routine. Tout autre sera l'accueil. L'officier chargé par le chef d'état-major de procéder à l'arrestation, le colonel du Paty, prétexte une main bandée pour demander à Dreyfus d'écrire à sa place une lettre où figurent certains mots du bordereau.

  C'est la fameuse scène de la « dictée ». Assis à un bureau, il écrit, officier modèle et docile, cette courte lettre qui signe son destin. Après une analyse graphologique sommaire, Alfred Dreyfus est envoyé en prison.

  La logique de l'armée

  Il aura donc fallu à peine trois semaines d'enquête pour fabriquer ce coupable idéal qui, d'après l'historien Vincent Duclert, subit une triple logique :

  -          Celle de l'incompétence tout d'abord. Le fameux bordereau n'est pas tant la révélation  de secrets militaires que la mauvaise copie d'un mode d'emploi, oeuvre d'un amateur - on saura plus tard qu'il s'agit du commandant Esterhazy.

  -          La seconde logique est celle du vide : il faut un coupable à l'armée et vite.

       « Lorsque le nom de Dreyfus est prononcé, il devient aussitôt celui du coupable,  à  cause de l'urgence. »

  -          La troisième logique est, bien sûr, celle de « l'antisémitisme, antisémitisme     commun à plusieurs officiers qui le jugent indispensable pour protéger l'état-major ».

 

 

 

   

        *     L'affaire Dreyfus est lancée. La presse nationaliste se déchaîne et dénonce la trahison et la conspiration des « juifs ». Alfred Dreyfus, traduit en conseil de guerre, est condamné le 22 décembre 1894 à la déportation à vie sans que la défense ait eu accès au dossier d'accusation. Pis, les historiens racontent aujourd'hui comment, lors de ce procès, l'armée fait passer en toute illégalité aux juges en train de délibérer en chambre du Conseil un « dossier secret » monté de toutes pièces afin d'accabler le jeune officier.

  Il sera dégradé publiquement le 5 janvier 1895 : « Les Parisiens, qui, malgré l'heure matinale et le froid aigu, arrivaient en longues files par les diverses avenues aboutissant à l'Ecole militaire, se rendaient bien vite compte de l'endroit où il fallait se poster pour voir », écrit le journal « Le Temps » le 6 janvier 1895.

  Aussitôt après, il est envoyé à l'île du Diable, la plus inhospitalière des îles du Salut, en Guyane, où il va passer plus de quatre ans. Ses conditions de détention seront terribles. « Ecris-moi souvent, écris-moi longtemps », écrira-t-il, désespéré, à sa femme. La plupart de ses lettres ne lui parviendront pas.

  La manipulation de l'armée ne fait aujourd'hui aucun doute. « Le 17 janvier 1895, le jour où commençait la déportation du capitaine Dreyfus avec son transfert vers le bagne, le ministre de la Guerre , le général Mercier, ordonna au chef des services de renseignements, le colonel Sandherr, de détruire la pièce principale qui avait servi à faire condamner l'officier innocent, raconte l'historien Vincent Duclert. «Il n'en devait pas rester de traces», lui dit-il. Puis, avant de quitter définitivement le ministère, le 20 janvier, il réunit ceux qui avaient participé à la conspiration et leur intima le silence, passant un véritable pacte avec Sandherr et ses adjoints et avec les chefs d'état-major, les généraux de Boisdeffre et Gonse. » Tout y est : les faux documents, le secret, le silence imposé, l'autorité d'une institution qui se pense au-dessus des lois.

  La réhabilitation par la presse

  Pendant que Dreyfus croupit à l'île du Diable, à Paris, sa famille, emmenée par son frère Mathieu, travaille à la révision de son procès. Non sans mal. De 1894 à 1896 quasiment personne ne croit en l'innocence de Dreyfus, même si le doute s'installe peu à peu parmi certaines élites.

   Le socialiste Maurice Darnay écrit ainsi en 1895 : « Mais si c'était vrai que Dreyfus fût innocent (...), qu'il fût la victime d'une fatalité, hasard ou épouvantable machination ! Si l'on cherchait à poursuivre en lui l'israélite ! Si le gouvernement avait inventé un simulacre de trahison, fabriqué de toutes pièces, sacrifiant Dreyfus, comme son choix aurait pu tomber sur tout autre - la raison d'Etat n'a pas de loi - afin de surexciter le chauvinisme, de faire une diversion utile au moment où le socialisme commence à pénétrer dans l'armée », étrange prémonition, qui passera pourtant inaperçue.

  Il faudra attendre 1896 pour voir l'affaire rebondir. Le lieutenant-colonel Picquart découvre un pneumatique qui révèle une correspondance entre le colonel allemand von Schwartzkoppen et un officier français, le commandant Esterhazy, dont l'écriture ressemble à celle de l'auteur du bordereau.

   Traduit en conseil de guerre, en janvier 1898, Esterhazy est acquitté. C'est un tournant dans l'affaire qui dégénère en véritable crise politique. Les Français se déchirent entre « dreyfusards » et « anti-dreyfusards » : d'un côté, les partisans de la justice et des droits de l'homme, de l'autre ceux pour qui l'honneur de l'armée est l'intérêt supérieur de la nation.

  Le rôle de la presse sera majeur.

   Un journal, « La Libre Parole », dirigé par Edouard Drumont, s'est engagé dès le début de l'affaire et mène une campagne d'invectives contre la présence d'officiers juifs dans l'armée.

   Il est suivi sur ce chemin obscur par « L'Intransigeant ».

  D'autres journaux, en revanche, affichent une volonté de comprendre, s'interrogent ou sont ouvertement dreyfusards, comme « Le Figaro », « Le Temps », « Le Siècle » ou « L'Aurore ».

   C'est d'ailleurs dans ce dernier qu'Emile Zola va porter très haut la bannière des dreyfusards.  

 

       Le 13 janvier 1898, il publie son célèbre « J'accuse » dans lequel il dénonce « un crime de lèse-humanité » et de « lèse-justice » et reproche aux militaires d'avoir violé le droit. L'écrivain sera condamné en février à un an de prison. La polémique est à son comble.

  Dans ce contexte délétère, la presse révèle que le colonel Henry - qui a joué un rôle capital dans l'arrestation de Dreyfus - a fabriqué un faux afin de le perdre.

  Or, Sandherr n'a pas écouté Mercier. Il n'a pas détruit ce document.

   Cette découverte du « faux Henry », suivie du suicide de son auteur, entraîne la démission de plusieurs responsables de l'état-major et la révision du procès.

  La réhabilitation par la justice :

  A partir de là, tout s'accélère, mais Dreyfus n'est pas innocenté pour autant.

  Un nouveau conseil de guerre, siégeant à Rennes, déclare, le 9 septembre 1899, une nouvelle fois Dreyfus coupable, mais « avec des circonstances atténuantes », comble de l'hypocrisie. Affaibli, en proie à de fortes fièvres, Dreyfus est condamné à dix ans de réclusion.

  Dix jours plus tard, le président de la République , Emile Loubet, prononce sa grâce. Dreyfus est sauvé, mais la justice n'a toujours pas son compte.

  En 1903, quatre ans plus tard, la Cour de cassation est enfin saisie du procès de Rennes après l'intervention politique de Jean Jaurès et du ministre de la Guerre , le général André.  

  Pendant trois ans, les hauts magistrats vont enquêter, analyser, examiner, passer au peigne fin chaque fait, chaque pièce et démonter l'affaire.

  « La Cour s'employa à ne rien laisser dans l'ombre, près de trois cents dépositions furent reçues directement par la chambre criminelle ou bien enregistrées par commissions rogatoires, des expertises complètes menées dans la publicité des méthodes comme des résultats », explique aujourd'hui Guy Canivet, le premier président de la Cour de cassation.

  Au total, plus de 5.000 pages de procédures, des dizaines de dossiers documentaires, pour que les juges de la haute juridiction prononcent le 12 juillet 1906 la réhabilitation du capitaine Dreyfus. « Que de l'accusation portée contre Dreyfus, rien ne reste debout ; et que l'annulation du jugement du Conseil de guerre ne laisse rien subsister qui puisse à sa charge être qualifié de crime ou délit », écrivent les juges dans l'épilogue judiciaire de cette affaire qui vit un jour un jeune officier d'artillerie écrasé par une conspiration d'Etat, un innocent réhabilité par la justice et l'Etat de droit triompher contre l'arbitraire.

  En se heurtant de front à la raison d'Etat, la Cour de cassation allait inscrire définitivement, en France, le travail nécessaire de l'oeuvre de justice.

   « L'arrêt de 1906 dit que l'effort pour parvenir à la vérité et défendre les principes de la légalité démocratique demeure le but de la magistrature. Certes, elle n'y parvient pas toujours ; nous n'ignorons pas les échecs, les tourmentes, les périodes sombres qui ont marqué le passé de la justice, nous ne sommes pas aveugles sur les erreurs et les fautes auxquelles comme toute institution humaine nous sommes exposés », tient à souligner Guy Canivet.

  Alors aujourd'hui, quand la justice est accusée à son tour, quand l'« affaire Clearstream » menace de rester un épais mystère, la commémoration à travers l'affaire Dreyfus de cette victoire ultime de l'Etat de droit contre l'arbitraire et le secret prend une tout autre résonance.

  VALÉRIE DE SENNEVILLE.... Source : Les Echos- juin 2006    

 

 

      *    Exposition
« Alfred Dreyfus, le combat pour la justice », Musée d'art du judaïsme,
 

      du 14 juin au 1er octobre.

    Bibliographie

 « Ecris-moi souvent, écris-moi longuement... », Alfred et Lucie Dreyfus, 

  correspondance de l'île du Diable, préface de Michelle Perrot, Editions Mille  et une Nuits.
« De la Justice dans l'affaire Dreyfus », Fayard (réédition, à paraître).
« Alfred Dreyfus, l'honneur d'un patriote », Vincent Duclert, Fayard.
« L'Affaire Dreyfus », Vincent Duclert, collection « Repères », 
   La Découverte (2006, réédition).
« L'Affaire », Jean-Denis Bredin, Julliard, réédition en 2006 (Fayard).

 

 

 

 

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Après sa réhabilitation, le commandant Dreyfus (à droite)

s’entretient avec le général Gillain et le commandant Targe.
 

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       AP | 16.06.06 | 15:42

PARIS (AP) -- La Cour de cassation va commémorer lundi, avec quelques jours d'avance, le centenaire de la réhabilitation judiciaire du capitaine Alfred Dreyfus, le 12 juillet 1906, qui avait mis fin à "un crime judiciaire" et une affaire qui a profondément marqué les esprits de l'époque et l'histoire de France.
Un colloque intitulé "de la justice dans l'affaire Dreyfus" doit se tenir toute la journée dans la Grande chambre de la Cour, celle-là même où fut prononcé le célèbre arrêt de réhabilitation près de cent ans plus tôt.
Il doit réunir les plus hauts magistrats de la Cour, comme son président Guy Canivet, mais aussi l'académicien Jean-Denis Bredin, le président de la Société internationale d'histoire de l'affaire Dreyfus, Marcel Thomas ou les professeurs Alain Pagès et Jean-Pierre Royer.
La journée "a pour ambition de montrer ce que représente l'affaire Dreyfus pour la Cour de cassation et la justice toute entière", a expliqué M. Canivet lors de la conférence de presse de présentation.
"Qu'on ne s'y trompe pas!

Les deux grands actes de révision de la Cour de cassation durant l'affaire Dreyfus représentèrent un véritable combat pour faire entendre justice", a souligné l'actuel président de la Cour.

Il rend hommage à ses prédécesseurs qui "au péril de leur réputation et de leur tranquillité, ont osé, ont eu le courage de défier la violence d'Etat et les haines raciales pour faire entendre la justice". "Dans l'affaire Dreyfus, la Cour de cassation a rempli son rôle. En l'accomplissant, elle a écarté la République de la dictature et renforcé la démocratie".

Ce que rappelle Guy Canivet, c'est que la réhabilitation du capitaine Dreyfus -deux fois condamné par la justice militaire et gracié par le président Emile Loubet au lendemain de la seconde-n'allait pas de soi à l'époque.
Les antidreyfusards étaient encore nombreux dans la société française et dans la presse et le gouvernement de l'époque ne tenait pas particulièrement à une seconde révision qui allait relancer cette sombre affaire, montée de toutes pièces par l'armée. 

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    Point de vue

     Dreyfus au Panthéon ?, par Vincent Duclert

  LE MONDE | 16.06.06


lors que la proposition de transfert des cendres du capitaine Dreyfus au Panthéon recueille de nombreux soutiens, tant dans l'opinion publique que dans les milieux politiques, il est urgent de dire combien cet hommage national serait légitime. Et de le dire solennellement au président de la République qui, lui seul, prendra la décision. 

 

 
L'homme que la France porterait au temple des gloires civiques est un patriote qui, dans l'épreuve et dans le martyre, est resté fidèle aux idéaux de 1789 et de la démocratie républicaine. Sa survie au bagne de l'île du Diable et sa réhabilitation par la Cour de cassation en 1906 témoignent magistralement de la force des valeurs qui définissent notre pays et désignent sa place dans le monde. Alfred Dreyfus représente pareillement un officier républicain, refusant la raison d'Etat, affrontant des conditions d'une extrême violence et demeurant maître de lui, d'une grande dignité, défendant sa vie pour reconquérir son honneur et celui de la France. Or, ce capitaine innocent et victorieux n'a jamais été réintégré dans l'armée comme la justice l'exigeait. Le porter aujourd'hui au Panthéon ranimerait alors, avec lui, le devoir démocratique de l'Etat, l'éthique de ses serviteurs, la confiance de ses administrés, le sens de son histoire.

 

Dreyfus fut enfin un citoyen qui combattit pour la justice. Il prouva que le courage individuel et la résistance par le droit pouvaient repousser, un temps du moins, l'arbitraire le plus monstrueux et la torture de la déportation. Comme Zola écrivant "J'accuse" fut un moment de la conscience humaine, Dreyfus luttant pour la vérité et la justice fut un espoir pour l'humanité. Son nom, son combat sont connus du monde entier. L'engagement des élites intellectuelles, la bataille des juges pour la vérité et la victoire finale de la réhabilitation démontrent que la tyrannie, la violence et la haine ne triomphent pas toujours. Et que la résistance à l'oppression, même la plus infime, la plus périlleuse, celle de Dreyfus précisément, n'est jamais vaine.

Dreyfus au Panthéon célébrerait ainsi l'héroïsme des citoyens ordinaires, l'héroïsme des résistants, des rescapés et de tous ceux et celles qui périrent dans les camps sans que l'histoire n'en retienne la trace, l'héroïsme enfin des droits du citoyen qui fondent la justice et qui ont porté l'arrêt solennel de réhabilitation de la Cour de cassation, il y a cent ans.

Aujourd'hui où les valeurs républicaines semblent si difficiles à défendre ou même à dire, où l'Etat de droit paraît si fragile, où le racisme, l'antisémitisme, menace toujours nos sociétés, l'exemple de Dreyfus, l'exemple de son épouse Lucie qui symbolisa le combat des femmes sans droits, valent tous les discours et les leçons d'éducation civique.


Vincent Duclert est historien à l'Ecole des hautes études en sciences sociales.

 La Cour de cassation organise un colloque "De la justice dans l'affaire Dreyfus", le 19 juin à Paris, au Palais de justice.

  Article paru dans l'édition du 17.06.06

 

   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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