Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Knock on Wood

WOKE et l'Islamisation rampante ?

2 Juin 2022 , Rédigé par Ipsus Publié dans #Dans L'AIR DU TEMPS, #GEOPOLITIQUE

Un rapport de la Fondapol décrit le recours des islamistes à des thèmes – race, religion, décolonisation – qui recoupent les préoccupations des woke.

L'article publié dans Arab News , complète l'interview de Lorenzo VIDINO ,

car il donne la parole à Nasr Mohammed Aref, professeur de sciences politiques à l'Université du Caire

La montée en puissance de l’islamisme woke dans le monde occidental

Dans la déjà longue histoire de la mouvance islamiste en Occident, les dernières décennies ont vu une mutation sensible de la stratégie et du discours de l’islam radical et de ses militants, mutations liées à la présence désormais nombreuse et durable de populations musulmanes dans le monde occidental. Face à l’irréalisme de leur projet originaire d’islamisation intégrale dans le contexte de ces sociétés, les islamistes ont évolué dans une double direction : d’un côté, la recherche d’une emprise maximale sur les communautés musulmanes et, de l’autre, la recherche de la bienveillance des institutions et des grands acteurs de la société d’accueil à l’égard de leurs propres visions et revendications. Parallèlement, cette mouvance a endossé des thèmes ultraprogressistes et conclu des alliances avec la gauche extrême – phénomène dit de « l’islamo-gauchisme » –, tandis que ses militants étaient de plus en plus issus d’une nouvelle génération, souvent née en Occident, et formée dans les sciences sociales et non plus dans les universités technologiques comme leurs aînés. Les développements les plus récents ont ainsi vu se créer, tant sur le plan de la rhétorique que de l’organisation, des passerelles de plus en plus nombreuses entre islam radical et ce qu’il est désormais usuel d’appeler la « culture woke », le tout dans un contexte de diffusion profondément modifié par les chaînes satellitaires et les réseaux sociaux.

C’est aux structures, aux soutiens et aux thèmes de cet « islamisme woke » ou « islamo-wokisme », mais aussi aux réactions négatives, particulièrement en France et au sein même des musulmans d’Occident, qu’est consacrée cette note de Lorenzo Vidino, directeur du programme de recherche sur l’extrémisme à l’université George-Washington. L’auteur montre ainsi comment les jeunes acteurs islamistes utilisent désormais rarement les références traditionnelles et parlent plutôt à présent le langage de la discrimination, de l’antiracisme, de l’oppression intériorisée, de l’intersectionnalité et de la théorie postcoloniale. Cette nouvelle approche leur donne un accès, qui était inespéré pour leurs prédécesseurs, au monde politique, au monde médiatique et à la société civile.

La question reste de savoir si cette mutation traduit une évolution profonde et sincère, voire une acculturation de cette jeunesse, via le progressisme, à la société occidentale, ou si, à l’inverse, le wokisme ne devient pas un vecteur de l’influence islamiste, notamment à travers sa virulence anti-occidentale et sa dénonciation de l’« islamophobie »

Certains militants des Frères musulmans ont établi une présence stable en Occident.

Comment exercent-ils aujourd'hui leur influence ?

Pour Lorenzo Vidino, directeur du programme sur l'extrémisme à l'université́ américaine George-Washington, c'est par un mariage entre islamisme et wokisme. Sa thèse, à première vue contre-intuitive, est présentée dans une étude intéressante publiée par la Fondation pour l'innovation politique (Fondapol). Ce mariage assumerait différentes formes.

FIGAROVOX. - Qu'entendez-vous par «islamisme woke»? N'y a-t-il pas une contradiction dans les termes ?

Lorenzo VIDINO. - La contradiction n'est qu'apparente, en réalité le terme décrit une dynamique qui se manifeste dans tous les pays occidentaux: les islamistes, particulièrement ceux de la jeune génération, adoptent les problématiques et le cadre de pensée du mouvement woke (NDLR, être woke, éveillé en anglais, englobe tout ce qui est relatif aux injustices et oppressions, dont le combat est porté en étendard par les adeptes de ce mouvement). Malgré leurs attaches importantes aux Frères Musulmans et aux autres groupes islamistes, la plupart de ces jeunes activistes utilisent rarement les références islamistes, et, s'ils le font, ils le font en des termes feutrés. Ils parlent plutôt le langage de la discrimination, de l'antiracisme, de l'oppression intériorisée, de l'intersectionnalité et de la théorie postcoloniale. Plusieurs des causes qu'ils embrassent, comme l'environnement ou la réduction des frais universitaires, n'ont rien à voir avec l'islamisme. D'autres peuvent être considérées comme recoupant les griefs traditionnels de l'islamisme mais sont formulées en termes typiquement progressistes et sans islamisme apparent. Par exemple, l'adhésion récente des islamistes occidentaux aux appels à la «décolonisation» des programmes scolaires correspond à la nature anticoloniale inhérente à cette idéologie islamiste, mais elle est formulée en adoptant le langage couramment utilisé dans les cercles de gauche dits progressistes.

Vous mentionnez deux groupes cibles pour les Islamistes occidentaux: les communautés musulmanes occidentales et les institutions occidentales. Pourquoi les Islamistes s'adressent-ils particulièrement à eux ?

Les islamistes occidentaux sont pragmatiques et ont compris que l'objectif qu'ils souhaitaient atteindre dans la majorité des pays musulmans – créer des régimes islamiques qui obéissent aux lois de la charia - était irréalisable en Occident. Leurs objectifs sont dorénavant adaptés à leur environnement dans la plupart des sociétés majoritairement non-musulmanes. Le premier objectif des islamistes est de diffuser leur vision sociale, politique et religieuse du monde aux communautés musulmanes et pour ce faire, ils ont créé un réseau extrêmement sophistiqué de mosquées, d'associations, d'écoles et autres institutions.

Le second objectif est de devenir l'interlocuteur exclusif des élites européennes, les représentants modérés et fiables auxquels les gouvernements européens, les médias et la société civile dans son ensemble, tendraient la main lorsqu'ils chercheraient à mobiliser la communauté musulmane. Idéalement, ils deviendraient ceux que le gouvernement charge de préparer les programmes, de choisir les professeurs pour l'éducation islamique dans les écoles publiques, de choisir les imams dans l'armée, la police ou en prison, et de recevoir des subventions pour administrer divers services sociaux.

Cette position leur permettrait de facto d'être la voix officielle des Musulmans dans les débats publics et dans les médias, éclipsant ainsi les forces concurrentes. Les pouvoirs et la légitimité qui leur seraient conférés par les gouvernements européens, leur permettraient également d'exercer une influence significativement accrue sur la communauté musulmane. En faisant un calcul politique judicieux, les Frères européens souhaitent transformer leur tentative de leadership en une prophétie autoréalisatrice, cherchant à être reconnus comme représentants de la communauté musulmane afin de la devenir réellement. Par ailleurs, cette proximité leur permettrait de faire pression sur toutes les causes chères aux islamistes, tant en politique intérieure qu'en politique étrangère.

Comment expliquez-vous la fascination d'une certaine frange de la gauche occidentale pour l'islamisme ?

Il faut dire que certaines parties de la gauche, en France en particulier, n'ont aucune sympathie pour l'islamisme, car ils savent qu'au fond, l'islamisme est une idéologie d'extrême-droite, patriarcale et intolérante.

Cependant, une certaine partie de la gauche, depuis quelques décennies, s'est mise à admirer l'islamisme. En France, le parfait exemple de ce phénomène est Michel Foucault et sa fascination pour la révolution iranienne, qu'il reconsidéra plus tard. Le puissant anticolonialisme de l'islamisme, son rejet de ce qu'il perçoit comme des constructions sociales et économiques imposées par l'Occident, son antiaméricanisme et son antisionisme ainsi que sa capacité à mobiliser les masses ont suscité l'admiration de larges pans de la gauche occidentale.

D'autres éléments jouent aussi un rôle: le manque de compréhension de la vraie nature de l'Islam et de l'islamisme ; l'idée cynique d'un partenariat avec les Islamistes pour une contrepartie politique ; et l'idée naïve que seuls les Occidentaux peuvent soutenir des idées fascistes et intolérantes, jusqu'à donner un laissez-passer aux Islamistes quand ils adoptent des vues que la gauche aurait abhorrées si elles avaient été soutenues par un mouvement occidental.

Comment définiriez-vous le wokisme ? Et comment les Islamistes occidentaux se sont-ils emparés de ce nouveau courant de pensée ?

Le wokisme est un terme contesté, mais c'est correct de le voir comme une forme de politique identitaire exacerbée. Et beaucoup des problématiques woke correspondent parfaitement à l'agenda des islamistes. La tendance à cibler la whiteness («blanchité») et la supposée tendance dominatrice de l'homme blanc et sa prétendue responsabilité dans la plupart des malheurs du monde sont, par exemple, parfaitement adaptées à une idéologie comme l'islamisme, né dans la première moitié du XXème siècle en opposition au colonialisme et qui, depuis, a imputé à l'Occident une grande partie des problèmes du monde musulman. De même, des formes radicales de politique identitaire correspondent parfaitement à la revendication de longue date des islamistes occidentaux selon laquelle les communautés musulmanes occidentales devraient avoir le droit à leurs propres structures sociales, éducatives et juridiques distinctes.

Les islamistes d'aujourd'hui réclament dans un langage woke parfait et affirment que les musulmans ont besoin de « safe spaces» (espaces sécurisés) pour être protégés du «racisme structurel» et de préserver leur identité.

Les Islamistes sont-ils réellement convaincus par les thèses dites woke ou les utilisent-ils comme outils politiques ?

C'est difficile à dire, et, la réponse se trouve très certainement entre les deux. Il ne fait aucun doute que les islamistes ont une énorme flexibilité politique et ont maintenant compris que le wokisme les aide sur divers fronts, il n'est donc pas déraisonnable de voir cela comme un simple stratagème cynique. Dans le même temps, les jeunes militants islamistes, qui sont en grande partie nés en Europe, ont passé leurs années de formation à cheval entre deux mondes: un pied dans les réseaux islamistes traditionnels et l'autre dans les milieux progressistes de l'université et de la société civile, et il est logique de penser qu'ils ont absorbé des éléments des deux, les juxtaposant et les réconciliant. Mais nous assistons à un phénomène nouveau et il est difficile de prédire comment les choses vont se développer, comment la vieille garde islamiste va réagir si certaines tendances wokistes vont trop loin et si la jeune génération pourrait s'en détacher. Il y a de nombreuses interprétations possibles, mais il est clair que nous assistons à un changement générationnel au sein de l'islamisme européen et nous devons observer attentivement ce que cela implique.

Le Dr Lorenzo Vidino, directeur du programme sur l'extrémisme à l'Université George Washington, a déclaré aux participants que les Frères musulmans utilisent un langage «woke» pour «camoufler leur vraie nature» à mesure qu'ils s’implantent en Europe.

«Nous assistons à une perte très généralisée de la popularité des Frères musulmans au sein des populations du monde arabe», a-t-il souligné.

«Les gens ont fait l’expérience de l'inefficacité du règne des Frères musulmans en 2012 et 2013. Les gens sont devenus désenchantés par ce groupe.»

Mais en Occident, et particulièrement en Europe, le statut du groupe est «une question plus complexe», a-t-il ajouté.

En Occident, il s’agit d’un «groupe différent de Frères musulmans, avec des objectifs et des priorités différents de ceux aux pays musulmans», a expliqué Vidino.

On assiste au «passage à l'âge adulte d'une deuxième génération de militants nés en Europe et extrêmement bien informés du discours politique européen et occidental», a-t-il ajouté.

«Grâce à cela, ils sont capables de faire ce que la première génération de pionniers aspirait à faire mais n'était pas vraiment en mesure de faire.»

L'objectif, a-t-il dit, est de se faire accepter par les établissements traditionnels, et ils utilisent leur compréhension native du discours politique occidental pour y parvenir.

«Ils ne ressemblent pas aux Frères musulmans», a déclaré Vidino. «Ils ont fait leurs débuts politiques dans les milieux du groupe, mais de leur langage aux alliances politiques qu'ils entretiennent, ils n’adoptent pas exactement le même mode de fonctionnement typique des Frères musulmans.» Ils ont opté pour «le langage de la théorie post-coloniale, une politique très progressiste», a-t-il clarifié.

«Les gens ont commencé à les appeler «islamistes woke», en utilisant beaucoup les concepts de racisme, d’intolérance, qui sont courants dans le discours politique en Europe et en camouflant leur véritable nature dans un langage qui les rend beaucoup plus acceptables, plus agréables, pour une intégration ordinaire.»

Par exemple, «nous voyons ces militants travailler en étroite collaboration avec des organisations LGBTQ, avec des mouvements très progressistes, avec lesquels ils ont en réalité très peu de points communs si l’on creuse un peu», a affirmé Vidino.

Il a ajouté: «Ce sont des alliances tactiques avec ces groupes, grâce à leur capacité à comprendre le discours politique qui fait vibrer l’ordre social européen.»

Le Dr Nasr Mohammed Aref, professeur de sciences politiques à l'Université du Caire, a révélé que cette capacité d'adaptation est en partie ce qui préserve l'influence des Frères musulmans.

Le groupe «possède une très grande capacité d'adaptation à son environnement», a-t-il ajouté. «Il change de «couleur» en fonction de son environnement pour attirer des membres.»

Selon Aref, la prospérité du groupe dans un pays donné dépend des décisions prises au niveau de l'État.

«La présence des Frères musulmans est une décision nationale, une décision de l'État», a-t-il réitéré. «L'existence des Frères musulmans, ou leur non-existence, est la décision de l'État dans lequel ils sont présents. C’est aux pays de décider si ce groupe peut exister ou non».

La gestion des Frères musulmans, et plus largement de l'islam politique, «est la question du moment», a précisé le Dr Ziad Munson, professeur de sociologie à l'Université Lehigh de Pennsylvanie.

Mais «si c’était facile, ce serait déjà fait, car la façon de le faire est de réfléchir à la façon dont, pour la grande majorité des gens, l'idéologie est une chose qui est mise en œuvre dans la pratique et dans leur vie quotidienne», a-t-il souligné.

«La clé est donc de briser ce lien entre les formes toxiques d'idéologie qui existent et les activités quotidiennes pratiques dans lesquelles les gens sont engagés.»

Pour les musulmans, cela signifie que la liberté de prier, de manger de la nourriture halal et d'exprimer librement leur religion est préservée et complètement séparée de l'engagement dans la poursuite de soi-disant objectifs politiques panislamistes, a soutenu Munson, ajoutant que ce problème n'est pas exclusif aux Frères musulmans et aux musulmans en général.

«Les gouvernements occidentaux sont confrontés à ce problème sur l’ensemble du spectre politique avec la montée du populisme au sens large, souvent lié au radicalisme religieux, mais pas nécessairement en relation avec celui-ci», a-t-il conclu.

Ce texte est la traduction d’un article paru sur Arabnews.com

.....27.5.2020... Dr. Lorenzo Vidino on "The Muslim Brotherhood in the West"
.............decembre 2020... CEE activities of the Muslim Brotherhood - Dr. Lorenzo Vidino Supported by the Counter Extremism Project (CEP), GLOBSEC has begun mapping the efforts of one of the best-known political Islamist movements, the Muslim Brotherhood, in a selection of countries in Central and Eastern Europe. The following questions drove this work: In what communities is the movement active? What organizations represent it? What access to the governments does it have? How do the organizations cooperate on the national and regional level? At the conclusion of this project, we presented the latest results from the last two countries, North Macedonia and Bosnia Herzegovina, as well as the overall conclusions that can be drawn for the region as a whole.
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :