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Knock on Wood

les Nouveaux Nomades

1 Juin 2020 , Rédigé par Ipsus Publié dans #Dans L'AIR DU TEMPS

Ils ont tout quitté pour vivre dans un van, la planche de surf ou de paddle accrochée au toit, au gré des envies, des mandats (et depuis quelques mois, des ouvertures de frontières).

Leur crédo:

«Pas besoin d’avoir le compte en banque d’un millionnaire pour vivre comme un millionnaire.»

Leur point commun?

Ne jamais se poser trop longtemps, un Mac Book pro pour tout bureau.

Dans son essai, Les Nouveaux Nomades, toujours ailleurs, partout chez eux (Ed. Arkhê), le journaliste Maxime Brousse nous aide à nous familiariser avec cette communauté qui incarne si bien les aspirations de notre société liquide et mondialisée. 

 

Mais gare aux généralités, car “nomade” est un terme qui bouge beaucoup.

Et c’est l’un des mérites de ce livre Les nouveaux nomades que de discerner des valeurs et traits communs à une communauté d’itinérants, tout en préservant la diversité de profils et d’intérêts.

Brousse : Dans mon livre Les nouveaux nomades, je parle longuement des digital nomads et de leur désir de travailler là où ils en ont envie.

Je donne notamment la parole à Rodolphe Dutel, grand promoteur du remote working, qui m'y explique que «la transition est plus compliquée, plus lente, en France.

On aime avoir des personnes qui sont physiquement présentes, en Europe du Sud. Le manager est en insécurité si les travailleurs ne sont plus au bureau.»

Dans son livre Les nouveaux nomades, le journaliste Maxime Brousse est parti à la rencontre de ceux qui ont décidé de n'habiter nulle part et de vivre partout.

Qui n’a jamais rêvé de tout quitter pour partir ailleurs ? Eux, l’ont fait et c’est devenu un mode de vie. Eux, ce sont les nouveaux nomades. Aventuriers qui sillonnent les routes du monde en van, entrepreneurs qui bossent les pieds dans l’eau à Bali ou minimalistes qui posent leur roulotte là où le vent les porte, ils ont tous fait le choix de ne pas avoir d’attaches. Et nous le font savoir sur Instagram. Car même s’ils n’accumulent plus les biens matériels, ils collectionnent les paysages et les expériences. Dans Les Nouveaux Nomades (Arkhê), Maxime Brousse décrypte ce phénomène à trois têtes.

Dans votre livre, vous décortiquez trois types de nomades : les vanlifers qui vivent dans des vans, les adeptes de tiny houses et les digital nomads. Qu’ont-ils vraiment en commun ?

Maxime Brousse : J’ai commencé à suivre le mouvement des vanlifers, en découvrant les aventures de Foster Huntington qui a tout quitté pour vivre dans un van. Et puis, de loin, j’ai vu émerger deux autres phénomènes : les tiny houses, ces micro-maisons mobiles, et les digital nomads, ces travailleurs du numérique qui posent leur ordinateur où bon leur semble. Ces trois mouvements sont souvent vus comme isolés alors qu’ils relèvent de la même chose. À chaque fois, c’est le même diagnostic qui les pousse à partir. Des vanlifers aux nomades numériques, on retrouve l’idée d’une société sédentaire sclérosée qui ne leur laisse pas suffisamment de liberté. Mais ils y apportent des réponses différentes. Les vanlifers choisissent la liberté d’explorer, les tinyists privilégient la flexibilité et les digital nomads misent sur la liberté d’entreprendre.

Sur Instagram, le #vanlife a été utilisé 6,7 millions de fois et les digital nomads s’affichent dans tous les coworking du monde avec leurs ordis portables et leurs lattés. Quel est le rôle des réseaux sociaux dans le nomadisme moderne ?

M.B : Les réseaux sociaux créent de vraies dynamiques. Avoir envie de quitter la vie sédentaire, ce n’est pas nouveau. Mais, il y a 15 ans, ceux qui nourrissaient cette envie n’étaient pas forcément exposés à des gens qui l’avaient fait et qui pouvaient leur donner envie de passer à l’acte. Les vanlifers mettent beaucoup en avant leur mode de vie sur les réseaux sociaux. Et ils font de la pédagogie. Ils prennent le temps de répondre aux questions des curieux. On retrouve la même dynamique dans la communauté des tiny houses sur des sites spécialisés. Il y a de vrais échanges, nourris et pratiques qui permettent de sauter le pas plus facilement.

Loin de la figure de l’aventurier qui baroude aux quatre coins du monde, on est finalement face à un nomadisme très communautaire.

M.B : Oui et non. On a affaire à des communautés qui sont à cheval entre le virtuel et le physique. Ce n’est pas un nomadisme avec des déplacements en communauté mais les réseaux sociaux permettent de ne jamais être seul. Les communautés sont très cloisonnées et il n’y a pas une seule « communauté des nomades », mais celle des vanlifers, celle des tinyists et celles des nomades numériques. Ils sont peu nombreux à avoir hésité entre les différents types nomadismes. C’est un choix qui est révélateur des valeurs de chaque nomade.

Justement, quelles sont les valeurs de ces nomades ? Entre le minimaliste qui vit dans sa micro-maison et se déplace deux fois par an et le startupper toujours entre deux avions, on a du mal à voir émerger des idées communes.

M.B : C’est sûr, on n’est pas sur un même système de valeurs. Mais on retrouve quand même un côté minimaliste chez les digital nomads. Par exemple, leur garde-robe est très efficace. Sachant qu’ils ne vont pas rester très longtemps au même endroit, ils accumulent peu de biens matériels. Un peu comme les tinyists qui sont contraints par l’espace. Mais les nomades numériques restent ancrés dans un système profondément capitaliste. Selon la façon dont on lit le phénomène, on peut y voir la continuation du pire de notre monde.

C’est-à-dire ?

M.B : Ils correspondent au cliché de l’élite, celle qui est toujours dans un avion et qui parle uniquement business. Leur choix de destination est souvent utilitariste : des pays où le niveau de vie est bas et qui ont mis en place des équipements qui leur sont favorables. Mais ce ne sont pas vraiment des businessmen cyniques. Ce sont plutôt les bons élèves du capitalisme mondialisé. Ils aiment l’idée de construire une entreprise, la développer, la mener à bien, n’importe où dans le monde. Des objectifs qui correspondent complètement aux aspirations de notre société qui valorise la réussite, l’argent et les voyages. En ce sens, ils sont dans la continuité de notre monde.

Vous parlez de ces hubs toujours semblables qui attirent les nomades numériques, qu'ils se trouvent à Bali, à Bangkok ou à Lisbonne. Peut-on y voir une forme de sédentarisation du nomadisme ?

M.B : En caricaturant un peu, on peut dire que les digital nomads vont toujours voir les mêmes choses mais ailleurs. Par exemple, à Bali, les nomades fréquentent des open-spaces ouverts par des occidentaux, pour les occidentaux et qui correspondent donc à l’image qu’un occidental se fait de la vie à Bali – des bambous et une vue sur mer. Ils ne se déplacent pas pour découvrir un endroit. D’ailleurs beaucoup d’entre eux affirment que ce qui les intéresse dans la destination, c’est la communauté et le réseau qu’ils peuvent se constituer sur place.

Et pourtant, vous parlez de radicalité ?

M.B : Même si les nomadismes se démocratisent, il y a toujours un côté radical à sauter le pas pour de bon. Entre vouloir être un nomade numérique et décider de ne plus avoir d’appartement fixe, de se contenter de vivre avec une valise ou deux, et créer une entreprise qui n’a pas vraiment de siège social et uniquement des employés à distance, ça reste quelque chose de surprenant. Et c’est quelque chose qui tranche radicalement avec les modèles des sédentaires.

Aujourd’hui, voyager n’a jamais été aussi facile. Est-ce que les sédentaires sont en train de glisser vers le nomadisme ?

M.B : Aujourd’hui, les sédentaires sont déjà des semi-nomades. Les vols lowcost, Instagram, la tendance « city break » créent un environnement qui nous rend beaucoup plus nomades qu’on peut le penser. Mais pour qu’il y ait des nomades, il faut des sédentaires, des gens qui entretiennent les aéroports, les stations-services, les commerces, etc. Mis à part l’hypothèse d’une grosse catastrophe qui forcerait les gens à prendre la route, c’est peu probable qu’on devienne tous mobiles. En revanche, ce qui est sûr c’est qu’on va vers plus de fluidité. Il y a de plus en plus d’indépendants. Il y également de plus en plus d’entreprises qui acceptent le télétravail pour des périodes longues. Et même des entreprises qui fonctionnent totalement sans bureau. Aujourd’hui, on peut être développeur au fin fond du Perche. Avant, il fallait absolument être dans la Silicon Valley. À l’avenir, on va surtout être moins dépendants de la géographie. Et être nomade ou sédentaire est presque secondaire.

Puisqu’il faut des sédentaires pour servir les nomades, est-ce que ces nomades ne fuient pas un système pour le reproduire ailleurs et accentuer les inégalités ?

M.B : Il y a clairement une forme de délocalisation du succès. En Thaïlande, on peut être le roi des entrepreneurs en gagnant 10 fois moins qu’en France. Ça fait partie intégrante du système. D’ailleurs, Tim Ferris, le gourou des digital nomads, a pour slogan : « pas besoin d’avoir le compte en banque d’un millionnaire pour vivre comme un millionnaire. » C’est un discours dont la conscience environnementale et sociale est absente. Le nomadisme numérique se nourrit donc des inégalités pour exister.

Voilà un livre qui offre un renversement de perspective intéressant. Alors qu’on déplore à longueur de temps qu’il n’y a plus rien à explorer, plus de terres à découvrir, que l’inconnu n’existe plus, on pourrait se réjouir que de plus en plus de monde parte vivre une vie de bourlingueur. On pourrait, mais le début du livre nous fait vite déchanter. Déjà parce que cette frénésie pour le nomadisme commence sur fond d’ici morne : partout dans le monde, on assiste depuis une trentaine d’années à la fin des idéologies, la fin des croyances dans les vies établies et la montée des angoisses solastalgiques. Si les motivations des « nouveaux nomades » divergent, ils sont unis par un même élan de « sauve qui peut » par rapport au quotidien.

Ruissellement du cool

Deux autres éléments déterminants de notre modernité expliquent l’explosion des nouveaux mobiles permanents. D’abord, le néolibéralisme aime que tout soit liquide, pour reprendre la terminologie du philosophe Zygmunt Bauman. Pas de bureaux, pas d’investissements matériels, pas d’horaires, pas de contrat long terme : le quotidien professionnel des nouveaux nomades ressemble à s’y méprendre à un fantasme de Milton Friedman.

Ensuite, les réseaux sociaux - et principalement Instagram avec des hashtags comme « #minimalism » « #tinyhouse » ou « #Vanhouse » - propagent un récit positif parfois gratuitement, parfois pour les marques présentes sur les photos (comme quoi le néolibéralisme n’est jamais loin) : « Mettre en scène des vanlifers ou des mini-maisons revient à dire à votre cible : ''Regardez ces gens qui utilisent nos produits. Vous devriez faire la même chose." C’est un peu la théorie du ruissellement du cool. »

Maxime Brousse n’est ni sociologue ni sondeur, mais journaliste indépendant. Ses affirmations sont le fruit d’une vaste enquête qualitative (55 nomades longuement rencontrées en ce qui concerne les Français, et interviewés pour ceux du bout du monde), et d'une longue observation des sources consacrées à ces tribus, l’appareil critique conséquent situé en fin d’ouvrage confirmant que nous sommes là face à une vraie tendance globale.

Deux grandes tribus dominent : les ascètes et les ultramobiles

Deux grandes tribus dominent : les ascètes et les ultra mobiles. Les ascètes veulent une vie hors de l’accumulation, épurée, rangée, avec des bien matériels réduits au minimum, d’où la contrainte de la tiny house, cette minuscule maison n’excédant pas 2 mètres de large sur 8 de long, qu’on remorque à l’arrière de sa voiture. D’autres, plus classiquement, vivent en van comme les hippies des années 1970, avec le même engouement pour le surf et la musique, le wi-fi et Instagram en plus. Les ultra mobiles, eux, veulent simplement fuir toute forme d’obligation (hiérarchique, horaire, géographique) et maximiser leur pouvoir d’achat en allant dans des pays où la vie est peu chère.

D’où le paradoxe pointé par le livre : fuir l’accumulation et la société de consommation ne veut pas dire pour autant vivre en dehors des échanges marchands. Au contraire. Si ce mode de vie n’est pas particulièrement onéreux pour des vacances, il n’a rien de gratuit et n’est pas accessible à tous. Maxime Brousse développe longuement le rapport à l’argent des vanlifers et propriétaires de tiny houses, qui arrivent à vivre avec environ 40 dollars par jour, soit 1 300 dollars par mois. Certains arrivent, au prix d'efforts colossaux, à baisser ce chiffre à 500 $ par mois, mais sans revenus pour contrebalancer. Leurs périodes de nomadisme interviennent donc souvent après une période sédentaire au cours de laquelle ils ont pu économiser.

Four-hour week

Dans ces conditions, pas surprenant que les critiques abondent contre « un mode de vie faussement cool que tout le monde ne peut pas s’offrir ». Quand aux ultra mobiles, ils parlent sans cesse d’argent, leur critère central. Sans filet, leur modèle économique fonctionne à condition de ne jamais tomber malade, de fonctionner en flux tendu de commandes, pour rapidement réussir à diminuer leur dose de travail pour atteindre le Graal défini par Tim Ferriss (premier nomade digital à grand succès) : la four hours week.

En gros, pour un investissement de travail conséquent au départ pour monter les sites, les digital nomads se contentent de 4 heures de management hebdomadaires, le reste étant consacré au développement personnel, entre lecture et surf. Un miroir aux alouettes qui ne fonctionne que pour un individu sur mille, évidemment.

Trentenaires blancs musclés

Récits fake, culte du succès, overdose d’affichage sur Instagram : d'une certaine manière, les tribus de nomades reprennent les codes et usages de la start-up nation. Et pour cause, ce sont les mêmes enfants de la bourgeoisie, un peu plus cools, tatoués ou soucieux de s’encanailler… L’auteur partage très sincèrement le malaise qui l’anime face à ces nouveaux nomades : ce sont tous les mêmes. De jeunes hommes blancs, éduqués et suffisamment athlétiques pour poster des photos de nuit sur Instagram tous les jours.

Des HEC avec une conscience qui envahissent le Perche, Lisbonne et autres spots cool

Pour arriver à ces conclusions, Maxime Brousse se fonde sur sa propre monographie assez étoffée, mais s'appuie aussi sur de nombreuses lectures et observations de comptes Instagram consacrés au nomadisme. Peu de femmes dans le lot et presque que des blancs. Des HEC avec une conscience qui envahissent le Perche, Lisbonne et autres spots cool pour y monter des cantines collaboratives, des coworking spaces et autres incubateurs. Rien de neuf, mais sous le soleil.

Mise en abîme du phénomène qu’il décrit, Les Nouveaux Nomades décrit une bulle sociale : omniprésentes sur les réseaux, dans les récits, ces vies en mouvements sont finalement rares dans les faits. Les ventes de tiny houses n’excèdent pas 20 000 par an, à mettre en face des plusieurs millions de # sur le sujet. Les vanlifers font souvent des tours de continents, voire du monde, mais reprennent une vie sédentaire. Même les digital nomads reviennent de leur bougeotte, quand ils n’ont pas décroché le pompom de l’argent facile.

Maxime Brousse ne le formule même pas, mais c’est évidemment la limite de ces nouveaux nomades : ils ne s’installent pas partout, ni géographiquement, ni sur le plan familial. Pas d’enfants parmi tous ces néo-aventuriers qui ignorent ce que demain sera. La morale de l’histoire pourrait se résumer ainsi : grâce à Internet, un nombre sans précédent de jeunes tentent vraiment d’aller voir si l’herbe est plus verte ailleurs. Une fois qu’ils ont eu leur réponse, ils rentrent au bercail.

Le journaliste Maxime Brousse est allé à la rencontre de ceux qu’il appelle les « nouveaux nomades » et, pour lui, une chose est sûre : 

« Le Covid va amplifier le phénomène.

D’abord parce que le confinement a convaincu même les plus réticents que le télétravail fonctionnait très bien.

Et aussi parce que le nomadisme répond à beaucoup d’inquiétudes qui nous ont traversés durant cette période inédite. »

Autre différence de taille avec leurs aînés, les nouveaux nomades ne s’inscrivent pas dans une démarche politique :

 « Leur décision est personnelle, individualiste, mue non par une volonté de changer le monde, mais de tracer leur propre route. »

 Certains voyagent en van depuis des décennies, d’autres ont installé leur bureau dans une guesthouse en Thaïlande pour quelques mois, d’autres encore alternent entre phases sédentaires et nomades, selon les saisons – et surtout, selon leurs envies.

« A chaque fois que je leur ai demandé combien de temps ils projetaient de vivre de cette façon, ils m’ont répondu : “Tant que ça nous plaît !” Ils n’ont pas fait vœu d’être nomades jusqu’à la fin des temps.

Revenir à la vie sédentaire n’est ainsi jamais perçu comme un échec, mais comme une pause ou une évolution. »

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