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Knock on Wood

1968 et le Printemps de Prague - Prague Spring at 50

21 Août 2018 , Rédigé par Ipsus Publié dans #GEOPOLITIQUE, #Dans L'AIR DU TEMPS, #EUROPE de l'Atlantique à l'Oural

En août 1968, près de 300 000 soldats du Pacte de Varsovie entraient en Tchécoslovaquie pour mettre un terme au Printemps de Prague.

Les espoirs suscités par plusieurs mois de réformes démocratiques s’effondraient alors en quelques jours.

Dans la nuit du 20 au 21 août 1968, une trentaine de divisions soviétiques envahissent la Tchécoslovaquie. Depuis plusieurs mois, un vent de liberté soufflait sur le pays. Le secrétaire général du Parti communiste, Alexander Dubcek, arrivé au pouvoir en janvier 1968, y prônait  un « socialisme à visage humain ». Il avait aboli la censure, autorisé les voyages à l’étranger, et était allé jusqu’à faire arrêter le chef de la police.

Le 21 août 1968, les chars soviétiques écrasent le soulèvement de Prague en Tchécoslovaquie. Cette insurrection annonce la chute du communisme près de quarante ans plus tard.

Manifestation sur le pont de la gare de Zurich, Suisse, fin août 1968, contre l'invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes soviétiques et la répression brutale du "Printemps de Prague". / STR/Keystone/MAXPPP

Debout face à un char, un Tchécoslovaque défie les troupes soviétiques. Nous sommes en 2018 et les photos en noir et blanc défilent.

Cinquante ans après, la répression du Printemps de Prague, le 21 août 1968, est toujours présente dans les mémoires des Tchèques. Elle a aussi ébranlé la vie politique de toute l’Europe centrale.Et à commencer par celle de la Tchécoslovaquie.

À partir de 1968, Prague est engagé dans une série de réformes sous l’impulsion d’Alexander Dubcek, à la tête du parti communiste tchécoslovaque. Cette libéralisation n’est pas vue d’un bon œil par Leonid Brejnev, le numéro un soviétique, avec lequel les tensions ne cessent de croître. Le « socialisme à visage humain » réclamé par Alexander Dubcek est écrasé le 21 août 1968 avec l’invasion du pays par les troupes soviétiques et celles du Pacte de Varsovie.

1968 et le Printemps de Prague - Prague Spring at 50

En avril 1969, Alexander Dubcek est évincé et remplacé par Gustav Husak, membre de la ligne conservatrice du parti communiste tchécoslovaque. C’est le début du processus de « normalisation » et les libertés acquises un an plus tôt sont remises en cause. « On passe d’un gouvernement libéral à un gouvernement conservateur et cette rupture est difficile, » déclare le chercheur Roman Krakovsky, professeur de l’histoire de l’Europe centrale et orientale à l’Université de Genève (1).

« Une rupture idéologique importante »

Au milieu des années 1970, de nombreux dissidents se révoltent et remettent en cause l’efficacité du modèle communiste. En 1977, une pétition intitulée Charte 77 est signée par plusieurs intellectuels du pays, dont l’écrivain Vaclav Havel. La répression du soulèvement de Prague a fait prendre conscience que le régime communiste n’était pas réformable. « Dix ans plus tard, on est dans la volonté de sortir du communisme, ajoute Roman Krakovsky. Pour moi, la chute du mur de Berlin en 1989 n’est pas un tournant, le vrai tournant se situe dans la décennie 70. »

Cette prise de conscience se propage dans d’autres pays comme en Pologne avec la création du syndicat Solidarnosc en 1980. « Que ce soit en Tchécoslovaquie, en Pologne ou en Hongrie, tous les mouvements de dissidence ont en commun la référence à l’État de droit ou à la démocratie », ajoute Jacques Rupnik, politologue spécialiste de l’Europe centrale et de l’Europe de l’Est. « C’est une rupture idéologique importante. »

Vingt ans après, le dirigeant soviétique Mikhaïl Gorbatchev lance un programme de réformes pour l’Union soviétique en s’inspirant de la politique d’Alexander Dubcek. Nombre d’hommes qui entouraient Gorbatchev avaient vécu à Prague et étaient profondément marqués par l’atmosphère de ces années-là.

« Mais ces réformes sont arrivées vingt ans trop tard », continue Jacques Rupnik. L’invasion de Prague avait déjà porté un coup fatal à toute tentative de réformes dans l’Union soviétique. « En évoquant la répression du Printemps de Prague, Gorbatchev avait déclaré : Nous n’avons pas seulement étranglé les espoirs des Tchécoslovaques mais nous nous sommes étranglés nous-même. »

Ce mouvement venu d’en haut est très vite acclamé par la population. Les médias locaux osent parler librement, de nombreux Tchécoslovaques se ruent vers l’Occident. Et pour la première fois, le peuple aime son dirigeant. Alexander Dubcek parle avec ses concitoyens, descend dans la rue et se mêle à la foule. Il n’imagine pas que ces changements dérangent, car il a toujours respecté l’autorité de Moscou.

La peur de la contagion

Mais très vite, le Kremlin veut reprendre le contrôle de cette République socialiste qui semble s’éloigner du droit chemin. Craignant une contagion à leurs pays, des unités bulgares, hongroises, polonaises et est-allemandes viennent appuyer les troupes envoyées par Moscou. Près de 300 000 hommes entrent alors sur le territoire tchécoslovaque.

En début de matinée, à Prague, une partie des troupes se dirige vers les bâtiments de la radio publique tchèque, où plusieurs dizaines de manifestants se sont rassemblés. Ils veulent protéger ce symbole d’une liberté d’expression retrouvée. Depuis le début du Printemps de Prague, la radio a créé l’unité parmi ceux qui soutiennent les réformes en cours. Très vite, la Maison de la radio tchèque essuie les premiers tirs. Et les ondes se taisent…

Résistance passive

Le secrétaire général du parti communiste, Alexandre Dubcek, appelle la population à ne pas résister, pour éviter un massacre. Symboliquement, des habitants de la capitale tchèque bandent les yeux des statues, et dévissent les plaques où sont inscrits les noms des rues, pour désorienter les envahisseurs. Beaucoup descendent dans les rues et se massent autour des chars. Ils tentent de dialoguer avec les troupes du Pacte de Varsovie - dont la Tchécoslovaquie fait partie. L’intervention soviétique est perçue comme une trahison.

Le « socialisme à visage humain » prôné par Alexander Dubcek appelle certes à des réformes, mais il n’est pas question pour les Tchécoslovaques de remettre en cause leur appartenance au bloc socialiste. Pour beaucoup, l’arrivée des chars soviétiques soulève donc l’incompréhension. Pour d’autres, ceux qui ont vécu l’invasion nazie en 1938, des souvenirs douloureux rejaillissent. D’autant que cette fois, c’est une armée « amie » qui envahit le pays.

Une chape de plomb s’abat sur Prague

Les membres du Parti communiste qui s’opposaient aux réformes d’Alexander Dubcek et de ses partisans - et qui avaient demandé au Kremlin d’intervenir – ne sont pas prêts à entrer sur le devant de la scène au moment où le peuple soutient son dirigeant. Les Soviétiques prennent donc les choses en main. Rapidement, Alexander Dubcek est arrêté, et envoyé à Moscou. Le PC tchécoslovaque réunit alors un congrès extraordinaire clandestin, et reconduit son secrétaire général dans ses fonctions. Mais sous la pression soviétique, Alexander Dubcek finit par céder. Il signe le Protocole de Moscou, un document qui scelle l’allégeance de la Tchécoslovaquie au Kremlin.

La répression s’abat alors sur le pays. Ceux qui soutenaient le Printemps de Prague sont remplacés aux postes qu’ils occupaient dans l’administration, et nombre d’entre eux fuient le pays. Alexander Dubcek, lui, restera en place jusqu’au mois d’avril 1969. Il sera remplacé par Gustav Husak - un homme acquis au Kremlin - et passera plusieurs années à exercer le métier d’agent technique des eaux et forêts.

À Prague, l’automne approche. Les habitants se sont résignés. En janvier 1969,l’étudiant Jan Palach s’immole par le feu sur la place Wenceslas. Deux autres étudiants suivent son exemple. Des manifestations sont organisées un an après l’invasion soviétique, mais sans succès.

 

La Tchécoslovaquie attendra encore plus de 20 ans avant de se soulever à nouveau, emmenée cette fois par Vaclav Havel, lors de la Révolution de velours.

1968 et le Printemps de Prague - Prague Spring at 50
1968 et le Printemps de Prague - Prague Spring at 50

Spécialiste de l’Europe centrale, Jacques Rupnik est politologue au CERI, le Centre de recherches internationales de Sciences Po. Excellent connaisseur de la Tchécoslovaquie, devenue aujourd’hui la République Tchèque et la Slovaquie, il est l’auteur de nombreux articles et ouvrages. Il publiera prochainement Les populismes en Europe centrale aux éditions Odile Jacob. L’Opinion l’a interrogé alors qu’il était à Prague, à l’occasion du cinquantième anniversaire de l’intervention soviétique du 21 août 1968.

Il y a cinquante ans, les chars soviétiques mettaient brutalement fin au Printemps de Prague. Quel regard portez-vous sur cet anniversaire ?

Ce qui est frappant, c’est qu’on ne commémore pas le Printemps de Prague, mais sa fin, avec la tragédie de l’invasion soviétique, puis de l’occupation, qui va déboucher sur la « normalisation », vingt années d’un régime très dur. Pour les Tchèques et les Slovaques, le prix à payer a été très élevé. Finalement, le « Printemps » en lui-même a été assez peu commémoré, en dehors de colloques scientifiques. Pour ce 21 août, il y a en revanche des suppléments dans les journaux, des expositions comme celle du photographe Joseph Koudelka, un rassemblement devant l’ambassade de Russie. Il y a évidemment un facteur générationnel. Des gens de 70 ans disent que c’est le moment qui a changé leur vie. Pour la génération d’après-89, celle de la chute du communisme, c’est un traumatisme plus distant.

L’historien que vous êtes peut-il nous rappeler ce qu’a été ce Printemps de Prague et sa fin ?

Ce fut la tentative de trouver une alternative au capitalisme occidental et au communisme soviétique, au travers de la « troisième voie » d’un socialisme démocratique. Il débute en janvier 1968 avec l’arrivée au pouvoir du dirigeant communiste Alexander Dubcek. Avec l’ouverture des archives soviétiques, on sait désormais presque tout sur les négociations qui ont abouti à la fin du « Printemps ». La résistance passive de la population a empêché l’URSS de former un « gouvernement ouvrier et paysan » et l’a conduit à envahir le pays avec un demi-million d’hommes, principalement soviétiques mais également de quatre « pays frères » : la Pologne, l’Allemagne de l’Est, la Hongrie et la Bulgarie. C’est la plus importante intervention militaire en Europe depuis 1945. Secrétaire général du Parti communiste, Dubcek a été transféré à Moscou et contraint de signer sa capitulation. Il a fait voter les lois répressives avant d’être écarté au printemps suivant.

Quelle image les Tchèques et les Slovaques gardent-ils de lui ?

En Slovaquie, dont il était originaire, il est considéré comme un personnage éminent. En revanche, pour les Tchèques, ce n’est pas un grand homme. Même s’il est jugé honnête et sympathique, il n’a pas été à la hauteur dans l’adversité. Il a incarné l’espoir du Printemps de Prague et il a finalement trahi cet espoir, s’exprimant à la radiotélévision avec les larmes aux yeux. Mais les gens ne veulent pas de larmes !

La fin du Printemps du Prague est-elle une rupture historique ?

Le philosophe polonais Leszek Kolakowski affirmait qu’en Europe, le marxisme est mort sous les chars russes à Prague. Jusqu’alors, il y avait l’utopie d’un socialisme démocratique, tel que l’économiste Ota Sik l’avait par exemple développé. Après 68, cette idée a conservé de l’importance dans la gauche en Occident, mais plus à l’Est. On n’y a plus cherché de réforme au travers du parti communiste, en critiquant, comme le faisaient les « révisionnistes », l’écart entre l’idéal et la réalité du socialisme. En Tchécoslovaquie, un demi-million de personnes ont quitté le parti communiste après la fin du Printemps de Prague, soit un tiers de ses membres. Ceux qui sont restés l’ont fait par cynisme, pour faire carrière, en acceptant de signer une déclaration qui justifiait l’invasion au nom de « l’aide fraternelle de l’Union soviétique ». L’opposition s’est alors tournée vers la société civile, et non plus vers le parti. C’est le début de la dissidence, avec l’importance accordée aux droits de l’homme, à l’idée européenne, à une vision plus libérale.

Est-ce que l’on s’en rend compte alors ?

A l’époque, l’invasion soviétique est vécue comme une tragédie isolée, un « incident de parcours » pour reprendre l’expression de Michel Debré, le ministre français des Affaires étrangères. Il s’agissait de préserver la détente et les accords de désarmement avec l’URSS. A chaud, des historiens britanniques ont parlé d’une « tragédie humaine » qui n’était pas « une crise internationale ». C’était exact, mais ce que l’on n’a pas mesuré à l’époque, c’était que l’écrasement de la réforme à Prague rendait ces réformes impossibles dans tout le bloc soviétique. La fin du Printemps de Prague a créé les conditions de la stagnation, puis de la décomposition, enfin de l’implosion du bloc soviétique. Empêcher la réforme à Prague, c’était empêcher la réforme à Moscou. En cela, le Printemps de Prague est un tourant majeur parce qu’il montre que le système communiste n’est pas réformable.

Et pourtant Mikhaïl Gorbatchev s’y essayera plus tard…

Mikhaïl Gorbatchev, comme son entourage, était parfaitement au fait de la situation en Tchécoslovaquie. Depuis l’Université, il était l’ami de Zdenek Mlynar, l’un des penseurs du Printemps de Prague, qui réfléchissait comment passer du monolithisme au pluralisme. Lorsqu’il arrive au pouvoir dans les années quatre-vingt, Gorbatchev a le même programme, mais c’est vingt ans trop tard. Il expliquera lui même qu’en étranglant le Printemps de Prague, « nous nous sommes étranglés nous même ».

Trente ans après la fin du communisme, il existe toujours un Parti communiste en République Tchèque. Quel rôle joue-t-il ?

C’est l’une des spécificités tchèques, le seul pays de l’Est où le PC n’a pas fait son aggiornamento. Avec presque 8 % des voix aux dernières élections, il bénéficie d’une rente de situation. Récemment, la fragmentation du paysage politique lui a permis de se rendre indispensable en votant, en juin, l’investiture du gouvernement Babis. Il ne participe pas au pouvoir, mais il accorde un soutien indirect et passif à ce gouvernement dirigé par un homme d’affaires, allié au parti social-démocrate. Le PC a formulé des exigences, comme des postes dans les entreprises publiques ou la réduction des opérations militaires dans le cadre de l’Otan.

Cinquante ans après Prague, quelle est l’attitude des Tchèques vis-à-vis de la Russie ?

Les gouvernements tchèques et slovaques jugent les sanctions contre la Russie inefficaces et inutiles, mais ils les soutiennent par euroréalisme. Ils ne sont pas sur la ligne dure de la Pologne, très hostile à la Russie, ni sur celle, beaucoup plus indulgente du hongrois Viktor Orban. Le groupe de Visegrad, qui réunit ces quatre Etats, est divisé sur la question russe, alors qu’ils sont unis contre l’immigration.

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